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Les Carnets
de Josée Fiset

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déjeuner sur l'herbe

Avant de devenir, au XIXe siècle, un divertissement opulent réservé à la haute société, la pause restaurante en plein air a d’abord été la réalité purement alimentaire des humbles travailleurs de la terre. De tout temps, les artistes ont témoigné des transformations culturelles et sociales. En peignant Le déjeuner sur l'herbe, en 1863, Édouard Manet a jeté une bombe dans la cour de l’histoire de l’art, et ses ondes frémissent aujourd'hui encore.

Aussi vrai que l’homme est né tout nu, il a mangé dehors avant de le faire dedans. Il l’a fait avec ses doigts avant que les outils ne servent sa coquetterie et son grand appétit. Bien avant le règne de Virgile, et encore le font-ils, les bergers déjeunaient sur l’herbe, jamais bien loin de leurs troupeaux. Et je parie qu’ils avaient dans leur poche un bout de pain qui était aussi bon le lendemain que le surlendemain. Longtemps, longtemps, manger dehors a été associé à la nécessité, à une forme de misère endossée.

Pour que naisse cette idée moderne d’une permission au bord d’une rivière l’été, avec une quiche végétarienne haute de 3 pouces et de la musique country, il a bien fallu qu’on n’ait plus besoin de travailler au champ comme des forcenés ou de vérifier à la minute qu’un ours n’avait pas l’œil sur sa galette dorée. D’abord, avant, on ne mangeait pas à côté d’une rivière ; ses bruits couvraient trop ceux des ennemis.

Les premières scènes peintes d’un repas pris les cheveux au vent datent des XVe et XVIe siècles. Les Flamands et les Hollandais reproduisaient alors la dure vie des paysans. Il a fallu attendre encore 200 bonnes années pour s’approcher de la scène de la nappe à carreaux étendue dans l’herbe et que le terme « pique-nique » soit seulement admis dans les dictionnaires, qui se gardaient de préciser combien embourgeoisée était devenue l’expérience du Gran Air. Soulignons au passage qu’à cette époque, le repas champêtre était statique ; il n’impliquait pas de déplacement.

C’est essentiellement l’urbanisation et la multiplication des moyens de transport à la fin du XIXe siècle qui ont conféré un aspect nomade à la chose et qui a moussé son engouement. Mais ça s’est fait. En 1878, Émile Zola évoquait la migration de 500 000 Parisiens vers leurs oasis dominicales respectives. L’activité, alors exclusivement aristocratique, était devenue un art de vivre, de se mesurer, voire de se perdre. Elle a été source d’inspiration féconde pour Manet, qui a peint en 1863 Le déjeuner sur l’herbe, qui a jeté un très gros pavé dans la mare de la communauté éduquée.

Monet, Tissot, Cézanne, Picasso… Une succession de monstres sacrés lui ont répondu par la bouche de leurs pinceaux, et ça ne s’est pas arrêté. La secousse a même atteint le Canada, et Jean-Paul Riopelle a mis au monde en 1964 son interprétation du Déjeuner sur l’herbe. Au fil du temps, la bulle bourgeoise du pique-nique pastoral s’est dégonflée. Les malles Hermès et Louis Vuitton ne sortaient plus guère que pour être exposées. Dans notre société de l’éphémère, de l’instant et de la vitesse, le pique-nique s’est démocratisé. Il puise désormais dans les valeurs d’un passé pas si lointain : celles de la famille, du partage et, temporairement, d’une parfaite déconnexion.

L’effet Manet

Mi-juillet 2018, ou 19, c’est pareil. Gros soleil. Dans le parc Jarry, vous marchez en direction du petit lac au-dessus duquel des saules pleurent. Vous apercevez deux dandys bohèmes affalés dans l’herbe, accompagnés d’une rouquine, nue, au corps laiteux. Le sourcil haut, petit coup de coude à l’ami qui vous accompagne : « Bin voyons donc ! » Le regard de cette impudique vous repère. Elle ne baisse pas les yeux. Encore moins ne se couvre. Le lendemain, on suit l’affaire dans le journal. Le vox pop est uni dans son grand cri au scandale.

En 1863, quand Le déjeuner sur l’herbe d’Édouard Manet a fait son apparition dans le Salon des refusés — délicieuse initiative de Napoléon III mettant en lumière les nombreux laissés-pour-compte du Salon officiel —, l’effet a été similaire. C’est juste d’autres journaux qui ont couvert l’affaire. Dans le panier d’osier, les figues, les cerises et les pains étaient tous bio, ça c’est un élément de l’histoire qui diffère. Mais on y revient tranquillement : rien ne se crée, rien ne se perd.

Dans cette scène bucolique souventes fois citée, copiée et parodiée — notamment par Picasso, qui a produit plus de 150 dessins et tableaux liés de cette œuvre —, les connaisseurs voient un des premiers chefs-d’œuvre de l’art moderne. Pourquoi ? Parce que la femme peinte en premier plan est nue ? Non, mais oui, un peu.

En ce temps-là, la nudité était omniprésente en peinture, voire banale, mais elle était strictement au service de l’allégorique, du mythologique et de l'esthétique : angelots prépubères, baigneuses insouciantes, éphèbes dissimulant leur sexe inoffensif sous une feuille de laurier.

Sous le pinceau de Manet, les habits des deux mâles bousculent les codes en conférant à la scène une facture contemporaine, donc profane et… vaguement pornographique.

Pour être bien certain d’être compris dans son désir de se moquer des goûts et des interdits de son époque, le peintre a gratifié son modèle d’un regard désinvolte, sans honte et sans complexe. Il a éparpillé ses vêtements, renversé son panier. Il a même pris le soin d’esquisser un batracien dans le coin gauche de la toile, la grenouille étant le surnom donné aux prostituées.

On a dit de Manet qu’il a peint ce qu’on a cherché à cacher. Ce tableau est devenu un miroir des bourgeois de l’époque, qui ne comptaient plus leurs maîtresses et leurs visites dans les maisons closes.

Si cette femme au corps imparfait et aux mœurs que l’on suppose de pacotille a fait bondir les esthètes, la rupture de l’artiste avec l’académisme n’a pas arrangé les choses. Le déjeuner sur l’herbe, mêlant scène de la vie quotidienne, portrait, paysage et nature morte, s’inscrit effectivement dans la tradition autant qu’il s’en amuse.

Incohérences dans la perspective (la taille de la baigneuse à l’arrière-plan est disproportionnée), dimensions excessives de la toile (les tableaux de grande taille étaient réservés aux sujets historiques), harmonie mise à mal (la toile s’apparente à un montage ou à un collage), brutalité du style (le contrastant réalisme du regard du modèle prouve que l’acte est volontaire)... « Manet serait-il le dernier des grands peintres classiques, demande l’historienne Françoise Cachin, ou le premier des révolutionnaires ? » Manet a tué la peinture mythologique ; il a fait le choix de la libre expression.

Pissaro a dit de Manet :

« Il est plus fort que nous, il a fait de la lumière avec du noir. »

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